L’orthographe en France : état des lieux

L’orthographe des jeunes — ou des moins jeunes — est un sujet récurrent qui anime les discussions, que ce soit à l’école, en famille ou dans les médias. Entre sentiment d’un déclin généralisé et réalités mesurées par les enquêtes, le constat mérite d’être nuancé.

Maîtriser le français reste en effet un enjeu scolaire, social et professionnel majeur, bien au-delà des seules règles orthographiques. Cet article propose un état des lieux étayé, replace le débat dans une perspective historique et explore des pistes concrètes pour renforcer durablement la maîtrise de l’écrit.

État des lieux du niveau d’orthographe en France

Le niveau réel des Français en orthographe

Une enquête IFOP de juin 2023 révèle un décalage étonnant entre perception et réalité. Une grande majorité des Français estime avoir un bon niveau (89 % pour les cadres ; 73 % chez les ouvriers). Pourtant, lorsqu’on les met à l’épreuve d’une dictée simple, seulement 58 % obtiennent au moins 12/20 et à peine 36 % dépassent 14/20. Une tendance nette à la surestimation, donc.

Malgré ce décalage, l’orthographe reste une valeur centrale dans notre rapport à l’écrit : 93 % des Français y sont attentifs lorsqu’ils écrivent et 88 % lorsqu’ils lisent. Ce souci du « bien écrire » témoigne d’un attachement fort à l’écrit, perçu comme un patrimoine culturel partagé.

Un écart marqué entre les générations

Les résultats très détaillés publiés par MerciAPP suite à l’enquête IFOP 2023 montrent que le fossé entre les seniors et les jeunes générations se creuse. Les 18-24 ans obtiennent des scores nettement inférieurs aux 50-64 ans, avec une différence moyenne de plusieurs points à la dictée.

L’orthographe considérée comme un marqueur social

Au-delà du constat chiffré, l’orthographe demeure un puissant marqueur social. Les fautes sont vécues comme stigmatisantes : elles génèrent anxiété et freins professionnels pour une partie des actifs et peuvent entraver l’accès à certains métiers.

Dans la sphère intime aussi, les fautes sont jugées disqualifiantes. Pour les catégories sociales favorisées, elles représentent même un véritable « tue-l’amour » selon l’étude IFOP !

À noter : si l’on déplore régulièrement la baisse du niveau d’orthographe, il faut souligner que l’illettrisme en France a diminué de manière spectaculaire ces dernières décennies. Tous les indicateurs ne sont donc pas au rouge, même si des progrès restent à faire sur la maîtrise fine de la langue.

Les causes évoquées de cette « baisse » du niveau de l’orthographe

Le français est une langue difficile !

Reconnaissons-le d’emblée : le français est objectivement complexe. Accords des participes passés ou des adjectifs de couleurs, concordance des temps, conjugaisons, écriture des chiffres et nombres, homophones, lettres muettes, orthographe étymologique… autant de pièges à déjouer lorsque nous écrivons ! Le Projet Voltaire rappelle régulièrement que la langue française nécessite un apprentissage long et complet.

L’évolution de l’enseignement

Près d’un Français sur deux estime que le système scolaire actuel ne prépare pas suffisamment à la maîtrise de l’orthographe. Qu’en est-il exactement ?

Depuis le début du XXe siècle, la répartition des enseignements a effectivement évolué. Dans les années 1920-1930, le français occupait à lui seul environ 10 heures hebdomadaires (réparties entre lecture, écriture et grammaire), tandis que les mathématiques représentaient 3 h 30 à 5 h selon le niveau. Une très forte dominance de ces deux disciplines.

Depuis les années 2000, le français et les mathématiques restent quotidiens mais leur poids relatif a diminué au profit des « activités d’éveil » : histoire, géographie, sciences expérimentales, éducation musicale, arts plastiques, activités manuelles, éducation morale et civique. Au collège, cette tendance s’est confirmée avec l’apparition de sciences expérimentales, langues vivantes, technologie, arts et dispositifs transversaux (accompagnement personnalisé, EPI).

Nous sommes ainsi passés d’une école fortement centrée sur les « fondamentaux » (français, calcul) à une école pluridisciplinaire qui vise à former des citoyens aux compétences variées. Le français a donc perdu des heures — c’est même la matière qui en a perdu le plus en 50 ans — mais les enfants d’aujourd’hui bénéficient de l’apprentissage de matières qui n’existaient pas autrefois.

Les jeunes lisent-ils (vraiment) moins ?

La baisse de la lecture est souvent invoquée comme raison de l’effondrement de la maîtrise de l’orthographe. Comme évoqué dans notre article Comment (re)donner le goût de lire aux enfants ? il est effectivement nécessaire d’accompagner les jeunes dans leur pratique de la lecture.

Une étude sur les jeunes et l’orthographe montre que seulement 32 % des 16-24 ans jugent les fautes inacceptables et que 41 % estiment que « ce n’est pas grave de faire des fautes puisque aujourd’hui, faire une faute sur WhatsApp, ce n’est pas la fin du monde. Tant que le message passe, c’est ce qui compte. »

Les réseaux sociaux favorisent effectivement un style télégraphique et une écriture plus phonétique. Mais détruisent-ils vraiment le français ou créent-ils simplement d’autres façons d’écrire, adaptées aux contextes et usages ? La question mérite d’être posée.

Dys et autres troubles spécifiques

Les chiffres actuels estiment que 6 à 8 % des enfants sont touchés par des troubles comme la dyslexie ou la dysorthographie. Difficile d’affirmer qu’il y en a plus qu’avant. Ce qui a radicalement changé, c’est la détection : avant les années 2000, ils étaient souvent vus comme « paresseux » ou « peu doués », sans diagnostic précis.

Aujourd’hui les bilans orthophoniques (dès 6-7 ans idéalement)
et les formations des enseignants permettent d’identifier plus tôt les troubles et d’apporter un accompagnement adapté. Pour ces enfants, maîtriser l’orthographe représente en effet un défi encore plus important.

Pour plus de détails, vous pouvez lire notre article : Les troubles de l’apprentissage : mieux comprendre pour mieux accompagner – ARBS

Contexte historique : la « bataille de l’orthographe »

Figer l’orthographe ou le faire évoluer ?

Ce débat ne date pas d’hier. Dès 1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts impose le français dans les actes officiels, posant la question de sa codification. Au XVIe siècle, des grammairiens comme Louis Meigret (1550) proposent une orthographe phonétique, mais se heurtent à des oppositions conservatrices attachées à l’héritage latin.​

La réforme majeure de 1835, via la 6e édition du Dictionnaire de l’Académie, change « oi » en « ai » (connois → connais) et fixe les pluriels en « -nts », provoquant des protestations immédiates dans la presse de l’époque. Au XIXe siècle, pétitions et arrêtés témoignent de clivages persistants entre progressistes (simplification pour l’enseignement) et défenseurs de la tradition (en 1889, une pétition recueille 7 000 signatures ; en 1901, un arrêté est retiré face à l’opposition).

Un débat toujours d’actualité aujourd’hui

Dans Le Français va très bien, merci, publié en 2019, Laélia Véron et Maria Candea, linguistes, assurent que l’idée d’un français en déclin est une illusion. Pour elles, le français ne se dégrade pas : il évolue, comme toute langue vivante. Les fautes n’ont rien de nouveau : elles sont simplement plus visibles aujourd’hui, notamment à cause de l’école de masse, des médias et du numérique. Les autrices rappellent que l’orthographe n’est pas la langue elle-même, mais une convention sociale, souvent confondue à tort avec le « bon français ».

Les réseaux sociaux ne « détruisent » donc pas le français mais créent d’autres façons d’écrire, adaptées aux contextes. Le problème principal ne serait donc pas les évolutions de la langue, mais plutôt le regard inquiet et parfois méprisant porté sur ceux qui ne parlent pas un français dit « correct ».

À l’opposé, une tribune collective dans Le Figaro, « Le français ne va pas si bien, hélas » rétorque qu’il est légitime de s’inquiéter pour la langue. L’écriture inclusive y est présentée comme un exemple de dérive, difficile à utiliser en classe et dans les livres, et qui complique la langue au lieu de la rendre plus claire. Le texte souligne que beaucoup de professionnels du français ont le sentiment que les repères communs se fragilisent et que cela nuit à la bonne maîtrise de la langue.

Entre ces deux positions, le débat reste ouvert.

Pourquoi maîtriser le français et l’orthographe reste important

L’orthographe à l’école et dans les études

Dans les études supérieures, un niveau correct en orthographe est requis pour les devoirs et pour des évaluations des compétences écrites. Selon les établissements et le type d’études, ce critère aura plus ou moins de poids.

Une bonne orthographe est évidemment indispensable pour toutes les voies littéraires, les métiers de la communication ou du journalisme. Mais n’oublions pas qu’un ingénieur, un médecin, un chef de projet ou de nombreuses autres professions rédigent également au quotidien des rapports, des notes, des comptes-rendus ou des emails !

L’orthographe dans la vie professionnelle

Au moment de chercher un job, la maîtrise de l’orthographe est devenue un critère de sélection incontournable. Un profil LinkedIn, un CV, une lettre de motivation avec des fautes : c’est souvent direction poubelle sans même lire la suite de la candidature.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon une enquête IPSOS de 2021 commandée par le Projet Voltaire, 73 % des employeurs estiment rédhibitoires les difficultés à s’exprimer à l’écrit et 81 % des entreprises considèrent l’absence de maîtrise de l’orthographe comme un obstacle pour retenir la candidature d’un cadre. Un rapport de l’Insee de 2022 confirme qu’un mauvais niveau est perçu comme un frein par une majorité d’employeurs.

Ces erreurs sont interprétées comme un signe de manque de soin, de rigueur et de professionnalisme, avec un risque d’impact direct sur l’image de l’entreprise. La tolérance varie toutefois selon les secteurs : certains recruteurs préfèrent parfois accompagner une remise à niveau plutôt que refuser un bon profil uniquement pour son orthographe.

Des pistes pour s’améliorer

Dictées et exercices en ligne

On trouve aujourd’hui de très nombreux sites gratuits ou applications qui proposent des exercices avec corrigés ou des dictées pour aborder certaines notions dans le détail et approfondir ses connaissances. Il est ainsi possible facilement, quel que soit son âge, d’améliorer son niveau de français, à condition d’y consacrer un peu de temps régulièrement.

Les plateformes d’entraînement et de certification

De nombreux établissements scolaires proposent dans leur cursus de travailler la maîtrise du français via le Projet Voltaire ou le programme Le Robert. Ces outils mesurent le niveau de maîtrise de la langue française en abordant le respect des règles et la précision de l’expression orale et écrite.

Les correcteurs automatiques et les IA

L’usage des correcteurs automatiques s’est largement démocratisé, et il « sauve » quotidiennement un grand nombre de personnes qui, sans correcteur, finaliseraient des rapports, invitations ou mails truffés de fautes. Pratiques, ils ont néanmoins tendance à nous rendre un peu paresseux : plus besoin de réfléchir lorsqu’on écrit, puisque le correcteur repassera derrière ! Attention toutefois : ces correcteurs ne sont pas infaillibles, notamment sur les accords complexes, qu’ils soient gratuits ou payants.

C’est pourquoi il reste important, au moins à l’école et pendant les études, de maintenir l’écriture manuelle qui fait travailler le cerveau différemment et oblige à plus d’attention que la frappe sur un clavier.

Quant aux IA génératives type ChatGPT, elles sont devenues l’aide miracle pour beaucoup. Efficaces, certes, elles ne remplacent cependant ni la réflexion humaine ni l’apprentissage des règles. De plus, si elles rédigent généralement sans fautes, elles sont très normées et présentent une créativité limitée. De plus, elles livrent parfois des réponses totalement erronées, notamment sur les règles d’orthographe elles-mêmes. Elles ne sont donc pas (encore) entièrement fiables.

Face aux limites des outils technologiques et à la persistance des difficultés, une autre piste revient régulièrement dans le débat : simplifier l’orthographe.

Et si on simplifiait l’orthographe ?

La question se pose régulièrement : faut-il simplifier ou moderniser la langue française par une réforme plutôt que de réformer une nouvelle fois l’enseignement ? Certains y voient une solution pragmatique, comme le suggère l’article de l’Observatoire des inégalités.

Le rapport Rationaliser l’orthographe du français pour mieux l’enseigner (Réseau Canopé, synthèse 2024) préconise une rationalisation progressive de l’orthographe française pour faciliter son enseignement, sans révolution brutale.​

Les modifications envisagées :

  • Simplifier l’orthographe lexicale : éliminer les lettres muettes inutiles (ex. : suppression systématique des consonnes doubles non prononcées, régularisation des finales en -eau/-eaux).​
  • Rendre visible la morphologie grammaticale : accorder les marques muettes à l’écrit (ex. : pluriel des adjectifs, participe passé avec « avoir »).​
  • Améliorer l’enseignement : enseignement explicite des régularités (transparence phonème-graphème), prioriser une consistance morphologique, et évaluer via dictées ciblées dès le primaire.​

Une piste parmi d’autres, qui continue d’alimenter le débat.

Les principales fautes de français

Vous vous demandez où vous vous situez ? Voici une liste non exhaustive des fautes que l’on rencontre le plus souvent :

  1. Orthographe et accords
  • Accord sujet / verbe : les élèves travailleles élèves travaillent
  • Accord du participe passé avec avoir (COD antéposé) : les lettres qu’il a écrisles lettres qu’il a écrites
  • Accord dans le groupe nominal : les voiture rougesles voitures rouges
  • Pluriels et e final oubliés : les documentles documents
  1. Homophones et confusions fréquentes
  • a / à
  • et / est
  • son / sont
  • ces / ses / c’est
  • sensé / censé
  • voire / voir
  • amener / emmener
  • Expressions fautives : malgré que, quelque soit
  1. Conjugaison
  • Terminaisons incorrectes au présent et à l’imparfait : je prendje prends, ils fesaientils faisaient
  • Confusion futur / conditionnel : il feraisil ferait
  • Verbes pronominaux : elle se sont lavéelles se sont lavées / elles se sont lavé les mains
  1. Syntaxe et structure de phrases
  • Phrases trop longues ou mal construites
  • Relatives mal maîtrisées (qui / que, dont)
  • Mauvaise hiérarchisation des informations
  • Phrases orales transposées à l’écrit
  1. Lexique et vocabulaire
  • Confusion de sens : échéance / échéancier, exposé / expliqué, amener / emmener
  • Emploi d’anglicismes inutiles
  • Registre inadapté : trop familier ou trop oral dans un contexte écrit
  • Mots inventés, mal orthographiés ou mal utilisés
  1. Ponctuation
  • Virgules manquantes ou abusives
  • Points et points-virgules mal utilisés
  • Ponctuation insuffisante qui rend le texte difficile à lire
  1. Style et clarté
  • Formulations vagues ou imprécises
  • Répétitions non maîtrisées
  • Connecteurs logiques mal utilisés ou surutilisés : donc, ainsi, en effet

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